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Pendant huit mois, elle a exploré les rues feutrées de la commune – Prince d’Orange, Dieweg, Observatoire, Hamoir... Là où les portails se tiennent impeccables et les haies si hautes semblent effacer ce qui vit derrière. Des rues où les maisons se cachent comme des îles, séparées par des frontières végétales épaisses. Derrière, il y a peut- être un éclat de rire, une tasse de café, ou simplement le silence. C’est ce silence que Renée Lorie est venue photographier.

Cilou de Bruyn

Le projet I Thought We Would Eat with Golden Spoons est le fruit d’une résidence d’artiste de Renée Lorie au centre communautaire Het Huys. Ilse Joliet, sa directrice, lui fait alors remarquer que la plupart des projets ciblaient les classes sociales les moins favorisées. Pourquoi ne pas aller voir de l’autre côté du spectre social? «J’avais beaucoup travaillé avec des classes socialement plus modestes, explique la photographe ; j’ai voulu aller aussi à la rencontre des personnes plus aisées d’Uccle ». Pour constater que l’envie d’un lien vrai est universelle.

Franchir les haies

Alors Renée Lorie a écrit. Des lettres qu’elle a glissées dans les boîtes aux lettres des rues cossues, contactant aussi les clubs huppés et comités de quartier. L’idée était de partager un café et de les inviter à raconter comment ils vivent leur richesse  et ce qu’elle représente pour eux. Souvent la lettre est restée sans réponse. Le fait de s’adresser aux gens en tant que «riches» a souvent été mal perçu. Le mot irrite, il est reçu comme un verdict, d’office péjoratif, « une façon d’être pointé du doigt et jugé par sa richesse, avance Renée.. Mais je suis consciente que le luxe ne garantit pas forcément que le soleil brille chaque jour.»

La photographe transforme en tout cas ce silence en images. Les haies deviennent symboles, elles disent la beauté entretenue autant que la distance voulue. Elle fantasme :« Ces tours sont-elles pleines de
pièces d’or?» Renée Lorie marche, cherche le petit geste qui autorise la rencontre, tente d’ « exister dans
le regard vivant et bienveillant de l’autre.» L’appareil photo toujours contre le ventre, « un écrin qui
permet de voir au-delà », elle capte l’inexplicable, touche l’insaisissable. «Beaucoup de choses nous échappent et nous devons composer avec ce qui arrive, d’heureux ou douloureux. Qu’on soit né ici ou là-bas, la vie s’impose.» Elle observe le passage des générations, de villa en villa et de grands-parents en petits-enfants, «une transmission feutrée qui dit quelque chose du temps et de ce qui se garde ». Elle trouve que ces grandes maisons ressemblent «à des îles prises dans une conversation sans mots ». Alors, dans sa série uccloise, elle placera aussi des images des îles de La Palma.

La possibilité d’une île

Renée Lorie est fascinée par les îles – flottantes, dérivantes, se heurtant, se frôlant, se rencontrant. «Nous sommes tout à la fois en quête de solitude et de contact.» À Uccle, elle perçoit des territoires cernés, capables de se tenir à distance du continent. Des îles sociales où se mêlent la tentation de l’entre-soi et le désir de connexion, ce fil rouge qui traverse son œuvre. « Qu’on soit sur une île volcanique ou dans un quartier feutré de Bruxelles, on vit à l’intérieur de frontières invisibles.» Elle cite l’autrice japonaise Ryoko Sekiguchi : « Une î le, c’est une existence condensée. »

Quand une porte s’ouvre, Renée entre sur la pointe des pieds, portée par ses rêves. Son appareil sur les genoux, délicate, elle attend de saisir un regard hésitant, un geste. «Je laisse les sujets être eux-mêmes
et je prends la photo quand je sens que l’appareil devient invisible, en le dirigeant longtemps vers la personne.» On lui souffle de photographier des détails plutôt que des visages : une silhouette au bord d’une baie vitrée, le rai de lumière sur le fauteuil de jardin, une main qui s’avance vers la table, le sucre dans le café, quelques biscuits au chocolat. « Ni visage, ni sourire, ni silhouette à offrir au monde extérieur.» C’est un pacte, presque : ne pas exhiber, ne pas dévoiler l’intime, mais en préserver la texture. Renée écoute, note, photographie par touches, comme on tisse un motif. « Mieux vaut se taire», murmure une tête argentée. Le silence peut être écrasant. Elle a besoin d’un signe de tête, d’échanger quelques sons. Elle pensait qu’eux aussi apprécieraient un peu d’affection.

Renée Lorie utilise la photographie comme un outil pour créer du lien, tendre un fil entre des univers
et des trajectoires humaines très diverses. Née en 1989 à Termonde, elle vit et travaille aujourd’hui à Bruxelles. Son parcours mêle histoire de l’art à l’Université de Gand, études de cinéma et de culture visuelle à Anvers et un bachelor en photographie à Sint- Lukas Bruxelles. « C’est à Anvers que j’ai compris que ce qui me passionnait vraiment, c’était la narration par l’image fixe et les récits visuels. Cette possibilité de figer le temps. Pour moi, la photographie dégage davantage de poésie que le cinéma.»

Son travail a été exposé à Bruxelles, Anvers, Namur, au Tbilisi Photo Festival et à la galerie Les Filles du Calvaire à Paris. Sélectionnée pour le programme .tiff du FoMu (le musée de la photo à Anvers) qui soutient les jeunes talents en 2020, membre de la plateforme européenne Futures Photography, Renée Lorie a donné des conférences à la Centrale for Contemporary Art et assuré le commissariat d’expositions à Bruxelles. Elle s’engage souvent dans des projets sociaux : avec Erien Withouck, elle transforme les souvenirs de vacances des habitant(e)s de Molenbeek en exposition immersive à Recyclart; elle collecte des récits culinaires et un à Saint-Gilles; elle convertit une caravane en studio pour explorer la notion de refuge à Etterbeek. Pendant cinq ans, elle collabore avec la Huis van het Nederlands afin de connecter des communautés, notamment des migrants.

Une vie en noir et blanc

Elle lit Barthes, Walter Benjamin, Susan Sontag, aime le cinéma d’avant-garde et le théâtre contemporain et voue une passion pour le surréalisme et la psychanalyse. Artiste visuelle, elle écrit aussi. Chez elle, le texte et l’image avancent ensemble. Parfois l’image précède, parfois ce sont les mots. « L’association photos / textes fonctionne davantage comme une narration cinématographique.» Ses livres (Noctuary, Shelter, Take Me To Your Place) parlent d’identité et de fragilité, d’introspection et de refuge. On y retrouve
les mêmes gestes délicats : se rapprocher sans envahir, raconter sans désigner, suspendre un instant pour mieux l’habiter.

I Thought We Would Eat With Golden Spoons n’est pas un portrait social frontal ni un reportage sur «les riches ». C’est une méditation visuelle, élégante et poétique sur l’insularité, la fragilité et les besoins humains universels, souvent capturés en noir et blanc. « La vie elle-même est faite de noir et de blanc : parfois belle, parfois triste, souvent contrastée. Les couleurs empêchent parfois le regard de se concentrer sur l’essentiel.» Elle aime la lenteur qu’impose l’argentique, « parce que cela renvoie à la vie qui change
et bouge constamment, et à l’idée de figer des moments. La photographie est intimement liée à la capture du temps – si précieux, à ce désir de conserver ou de se souvenir

Renée ne juge pas, elle observe. Elle ne cherche pas à tout montrer mais à suggérer, de haie en haie, d’un papillon sur une main au cuir d’un canapé, d’ombres, de lumière et de verts utopiques, seules notes de couleur de sa série.